Comment la France et l’Europe construisent une résilience numérique et une IA de confiance

Un an après le dîner-débat du Club de la Transformation Numérique, retour sur les avancées concrètes des projets portés par Arno Pons et Thomas Saint-Aubin

Le 3 février 2025, le Club de la Transformation Numérique organisait un dîner-débat autour des enjeux de l’IA LegalTech et du Data Management, avec pour fil rouge une question centrale : comment concilier innovation technologique, souveraineté des données et confiance dans l’IA ? Parmi les intervenants, Arno Pons (Digital New Deal) et Thomas Saint-Aubin (Legal Data Space) avaient esquissé des pistes ambitieuses pour structurer des écosystèmes de données souverains et résilients, capables de répondre aux défis géopolitiques et réglementaires de l’ère numérique.

Un an plus tard, où en sont ces projets ? Comment les initiatives portées par ces deux acteurs s’articulent-elles avec les stratégies européennes de résilience numérique et d’IA de confiance ? Cet article fait le point sur les avancées concrètes, les défis rencontrés, et les perspectives pour 2026.


 

Le dîner-débat de février 2025 : un tournant pour l’IA LegalTech et les Data Spaces

Lors de l’événement organisé par le Club de la Transformation Numérique, plusieurs constats avaient émergé :

  • L’urgence de souveraineté : face à la domination des acteurs américains (GAFAM) et chinois (BATX) dans le cloud, l’IA et la gestion des données, l’Europe devait impérativement structurer des alternatives souveraines, sous peine de perdre sa capacité à réguler et innover.
  • Le rôle clé des Data Spaces : ces espaces de partage sécurisé de données, sectoriels et interopérables, étaient identifiés comme un levier pour fédérer les acteurs publics et privés, tout en garantissant la conformité aux réglementations européennes (RGPD, DGA, AI Act).
  • L’IA LegalTech comme cas d’usage phare : le secteur juridique, riche en données structurées (jurisprudence, contrats, normes), était présenté comme un terrain idéal pour tester des modèles d’IA de confiance, alignés sur les valeurs européennes (transparence, équité, respect du droit).

Arno Pons avait alors souligné la nécessité de passer d’une logique de souveraineté déclarative à une résilience opérationnelle, tandis que Thomas Saint-Aubin avait annoncé le lancement imminent d’un Legal Data Space européen, dédié à la mutualisation des données juridiques.

Arno Pons et Digital New Deal : l’Indice de Résilience Numérique (IRN), une boussole pour les organisations

Un outil pour mesurer et piloter les dépendances critiques

En janvier 2026, Arno Pons et ses associés (David Djaïz, Yann Lechelle) ont officiellement lancé l’Indice de Résilience Numérique (IRN) lors des Rencontres de la souveraineté numérique à Bercy. Inspiré du label environnemental B Corp, l’IRN propose aux entreprises, collectivités et administrations un score de résilience basé sur 20 critères, couvrant :

  • Les dépendances technologiques (cloud, hardware, logiciels).
  • La gouvernance des données (localisation, accès, interopérabilité).
  • Les risques géopolitiques (exposition aux sanctions, concentration des fournisseurs).
  • Les plans de continuité d’activité (réversibilité, diversification).

Exemple concret : L’IRN permet à une entreprise de savoir si elle est capable de basculer vers un fournisseur européen de cloud en cas de crise (ex. : restriction d’accès à AWS ou Microsoft Azure). « La question n’est plus ‘sommes-nous souverains ?’, mais ‘avons-nous un plan B si le robinet se ferme ?’ », résume Arno Ponsusine-digitale.fr.

Une alliance public-privé pour une résilience collective

L’IRN est porté par l’association Digital Resilience Initiative (aDRI), qui réunit :

  • Des acteurs publics : Caisse des Dépôts, DINUM (Direction interministérielle du numérique), Cigref.
  • Des industriels : Docaposte (filiale numérique de La Poste), RTE, Numeum.
  • Des experts : Think tank Digital New Deal, cabinets de conseil (Ascend Partners, Probabl).

Objectif : Cartographier les dépendances critiques de l’économie française et européenne, et proposer des feuilles de route pour réduire les risques. « Nous ne cherchons pas l’autarcie, mais une résilience qui permet de choisir ses dépendances », précise Arno Pons

L’IRN s’inscrit dans une démarche plus large de construction d’une IA européenne de confiance :

  • Transparence : Identifier les biais et les risques liés aux données d’entraînement des modèles d’IA.
  • Diversification : Encourager l’utilisation de plateformes européennes (ex. : Mistral, Ovhcloud) pour l’hébergement et le traitement des données.
  • Gouvernance : Intégrer les enjeux de résilience dans les comités de direction, au même titre que les risques financiers ou environnementaux.

Thomas Saint-Aubin et le Legal Data Space : vers une IA juridique souveraine

Un projet fédérateur pour le secteur juridique

Dès mars 2025, Thomas Saint-Aubin – aux côtés de Martin Bussy et avec le soutien de Digital New Deal – a lancé le Legal Data Space (LDS). Ce projet, présenté à Bpifrance en décembre 2025, vise à créer le premier espace européen de partage sécurisé de données juridiques, incluant :

  • Des données publiques : Jurisprudence, normes, doctrines.
  • Des données privées : Contrats, décisions internes, bases de connaissances des cabinets d’avocats.
  • Une infrastructure souveraine : Conforme au RGPD, au Data Governance Act (DGA), et à l’EHDS (Espace européen des données de santé).

90 professionnels du droit (avocats, juristes, legaltech, universités) ont signé un manifeste pour soutenir le projet, qui repose sur trois piliers :

  1. Mutualisation : Partager les coûts d’infrastructure et de R&D.
  2. Sécurité : Garantir la confidentialité et la traçabilité des données.
  3. Innovation : Développer des agents IA spécialisés pour les legal operations (ex. : analyse automatique de contrats, prédiction de risques juridiques).

Des cas d’usage concrets pour l’IA LegalTech

Le LDS permet d’envisager des applications innovantes :

  • Assistants juridiques IA : Outils capables d’analyser des milliers de contrats ou de jurisprudences en quelques secondes, tout en respectant les règles déontologiques du secteur.
  • Ontologies juridiques : Structuration sémantique des données pour les rendre « consommables » par des modèles d’IA.
  • Registre européen des œuvres juridiques : Projet en cours pour tracer l’utilisation des données d’entraînement des IA, en conformité avec le Règlement IA (AI Act).

Thomas Saint-Aubin insiste : « Il n’y a pas de bonne IA sans de bonnes données. Le LDS permet de garantir que ces données sont fiables, sémantisées, et souveraines » (actu-juridique.fr).

Un écosystème en construction

Le projet est porté par :

  • L’ADIJ (Association pour le Développement de l’Informatique Juridique).
  • Droit.org et l’Institut Français de l’Information Juridique.
  • Des partenaires technologiques : Legaltech, universités (Sorbonne, Sciences Po).

Un appel à manifestation d’intérêt (AMI) a été lancé pour fédérer davantage d’acteurs, avec l’ambition de faire du LDS un standard européen pour le secteur juridique.

Points de convergence : résilience numérique et IA de confiance

Des approches complémentaires 

Arno Pons (Digital New Deal)

Thomas Saint-Aubin (Legal Data Space)

Résilience globale (tous secteurs)

Résilience sectorielle (droit)

Outils de mesure (IRN)

Infrastructures de données (LDS)

Diversification des fournisseurs

Mutualisation des données juridiques

Gouvernance des risques

Gouvernance des données et de l’IA

Points communs :

  • L’Europe comme cadre : les deux projets s’appuient sur les règlements européens (DGA, AI Act, EHDS) pour structurer des écosystèmes de confiance.
  • La données comme levier : que ce soit pour mesurer la résilience (IRN) ou nourrir l’IA (LDS), la qualité, la souveraineté et l’interopérabilité des données sont centrales.
  • L’IA de confiance comme horizon : les deux initiatives visent à démocratiser une IA alignée sur les valeurs européennes (transparence, équité, respect des droits).

Des défis partagés

  • Financement : assurer la pérennité des projets après les subventions publiques (France 2030, Horizon Europe).
  • Adoption : convaincre les acteurs privés (entreprises, cabinets d’avocats) de l’intérêt stratégique de ces infrastructures.
  • Interopérabilité : faire dialoguer les Data Spaces sectoriels (santé, énergie, droit) pour maximiser leur impact.

Perspectives pour 2026 : vers une Europe numérique résiliente ?

Pour Arno Pons et Digital New Deal

  • Déploiement de l’IRN dans les grandes entreprises et administrations, avec un focus sur les secteurs critiques (énergie, santé, défense).
  • Renforcement des alliances technologiques (Cloud/Data/IA) pour réduire les dépendances extra-européennes, en s’appuyant sur les financements France 2030 et Horizon Europe.
  • Publication de nouveaux rapports sur la résilience des chaînes de valeur numériques, en collaboration avec des think tanks européens.

Pour Thomas Saint-Aubin et le Legal Data Space

  • Finalisation de la phase pilote du LDS, avec l’intégration des premiers acteurs juridiques et legaltech.
  • Développement d’agents IA juridiques basés sur les données du LDS, en collaboration avec des partenaires académiques (Sorbonne, Sciences Po) et industriels.
  • Extension du modèle à d’autres secteurs (ex. : santé, finance), en s’appuyant sur l’expérience acquise dans le droit (Lamy-liaisons.fr).

Pour l’Europe

  • Harmonisation des Data Spaces : la Commission européenne continue de soutenir le déploiement d’espaces communs de données dans 14 secteurs stratégiques, avec un budget dédié dans Horizon Europe et Digital Europe  (digital-strategy.ec.europa.eu).
  • Régulation et innovation : le AI Act et le Data Act entreront en application progressive, imposant aux acteurs une transparence accrue sur les données et les algorithmes.
  • Souveraineté et résilience : les projets comme l’IRN et le LDS pourraient inspirer d’autres initiatives, faisant de l’Europe un modèle alternatif face aux géants américains et chinois.

Conclusion : une année 2026 charnière pour le numérique européen

Un an après le dîner-débat du Club de la Transformation Numérique, les projets portés par Arno Pons et Thomas Saint-Aubin ont franchi une étape décisive. Avec l’Indice de Résilience Numérique (IRN) et le Legal Data Space (LDS), la France et l’Europe disposent désormais d’outils concrets pour :

  • Mesurer et réduire leurs dépendances technologiques.
  • Structurer des écosystèmes de données souverains et interopérables.
  • Développer une IA de confiance, alignée sur les valeurs européennes.

Prochaine étape : 2026 sera l’année du passage à l’échelle, avec l’objectif de fédérer davantage d’acteurs publics et privés autour de ces infrastructures, et de démontrer leur valeur ajoutée économique et stratégique.

Comme le résume Arno Pons : « La résilience, ce n’est pas une option, c’est une condition de survie dans un monde numérique fragmenté. L’Europe a les atouts pour réussir – à condition de passer des mots aux actes. » (thedigitalnewdeal.org)

 

Les questions qui se posent aujourd’hui

Comment accélérer l’adoption de ces infrastructures souveraines pour en faire un standard européen ? Quels sont les freins persistants : financement, régulation IA par les risques ou par les degrés  d’autonomisation,  adoption par les usages et alignements écosystémiques des pays et des filières sectorielles, ontologies et interopérabilité sémantique, identité numérique certifiée ?